L’exigence à l’école : une promesse d’émancipation, pas une discrimination


En vi(ll)e, Inclusion, Trajectoires, Un petit bout de moi / mercredi, décembre 17th, 2025

Depuis plusieurs décennies, l’école française doute d’elle-même. Elle hésite à assumer ce qui fut pourtant sa grande force : l’exigence. Or l’histoire de notre République montre une vérité simple, parfois oubliée : ce n’est pas l’exigence qui exclut, c’est son abandon.

Les hussards de la République : l’exigence comme socle commun

Sous la IIIᵉ République, les instituteurs — que Charles Péguy appelait les hussards noirs de la République — ne cherchaient ni à flatter ni à abaisser. Ils enseignaient. Et ils enseignaient fermement.

Lecture, écriture, orthographe, calcul, géométrie : ces savoirs fondamentaux formaient l’ossature de l’école républicaine. On y apprenait à lire couramment, à écrire sans fautes grossières, à raisonner, à compter juste. Cette école exigeante n’était pas réservée à une élite : elle s’adressait à tous, sans distinction d’origine sociale.

C’est ainsi que furent formés des générations de petits paysans, d’ouvriers, d’employés devenus des citoyens éclairés, capables de comprendre un texte, de tenir un raisonnement, de participer pleinement à la vie démocratique. L’exigence fut alors un formidable outil d’ascension sociale et d’unification nationale.

Quand la baisse de l’exigence se pare de bons sentiments

À partir des années 1970, une autre philosophie pédagogique s’impose. On explique que l’exigence serait “conservatrice”, “sélective”, voire socialement injuste. En lecture, la méthode syllabique — patiente, progressive, rigoureuse — est progressivement remplacée par des méthodes globales ou semi-globales, fondées sur la reconnaissance visuelle des mots.

L’objectif affiché est généreux : “démocratiser” l’accès à l’écrit, notamment pour les enfants des milieux populaires. Mais les résultats ne suivent pas.

Une étude pilotée en 2014 par l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines et le CNRS, menée auprès de plusieurs centaines d’élèves en zone d’éducation prioritaire, est venue contredire frontalement ces présupposés. Le manuel le plus efficace était aussi le plus exigeant. Résultat : 19 points de réussite supplémentaires sur 100 aux épreuves de compréhension pour les élèves formés par la méthode syllabique.

Loin de pénaliser les plus fragiles, l’exigence les protège.

Orthographe : le renoncement qui creuse les inégalités

La même mécanique est à l’œuvre aujourd’hui avec l’orthographe. Lors de réunions académiques préparant la correction du baccalauréat, des enseignants se sont entendu dire que l’orthographe ne représentait qu’une part “minime” de ce qui était attendu d’un élève.

Voilà où nous en sommes : on renonce officiellement à transmettre un savoir essentiel, au nom d’une bienveillance mal comprise.

Mais les faits sont têtus. Voilà trente ans que le niveau baisse, et voilà trente ans que les inégalités scolaires explosent. Pourquoi ? Parce que lorsque l’école renonce à l’exigence, elle instaure un système à deux vitesses :

  • ceux qui peuvent compter sur leur famille, des cours particuliers, un environnement culturel solide ;
  • et ceux qui attendent tout de l’école, et à qui l’on explique que “ce n’est pas grave”.

À certains enfants, on répète “l’orthographe, c’est secondaire”. À d’autres, on apprend par cœur “chou, hibou, caillou, genou”. Les seconds seront favorisés, non par le talent, mais par l’encadrement.

L’exigence pour tous, sans présupposé de classe

Certains sont sincères lorsqu’ils plaident pour une baisse de l’exigence scolaire. Le débat est légitime. Mais d’autres sont plus cyniques : ils réclament l’égalitarisme pour les autres, tout en s’assurant, pour leurs propres enfants, un haut niveau d’exigence ailleurs.

La vérité est pourtant simple : c’est en étant exigeant avec tous, sans présupposé social, que l’on donne réellement à chacun une chance de réussir.

Oui, cela peut sembler conservateur. Mais l’école est, en partie, un conservatoire : celui de la langue, du raisonnement, du savoir accumulé. On ne le réforme pas à la légère. On n’y touche qu’avec la main qui tremble.

Renouer avec l’exigence, ce n’est pas regarder vers le passé par nostalgie. C’est renouer avec une promesse républicaine fondamentale : celle d’une école qui élève, qui émancipe et qui n’abandonne personne en chemin

Lettre aux instituteurs de Jules ferry – 1883